La Mouvance du texte
L’expression, volée à Paul Zumthor, désigne le principe d’incertitude qui régit toute littérature orale-écrite. Le texte n’est pas figé pour toujours dans une forme immuable et respectée, il évolue au cours des siècles ou des années, il subit d’infimes ou de profondes transformations là où il est présenté, suivant ceux qui le transmettent et ceux qui le reçoivent, à l’oral ou à l’écrit.
Vouloir éditer et publier ce genre de textes c’est vouloir garantir et perpétuer une littérature à haute valeur patrimoniale, la donner à connaître et à apprécier dans d’autres langues et d’autres cultures, mais c’est aussi chercher le moyen d’en préserver le caractère mouvant et les possibles rebondissements.
Pour ce faire nous avons mis en place depuis 2011 des ateliers de traduction de textes poétiques, conduits entre personnes qui ne maîtrisent pas forcément la langue de leur partenaire.
Les principes
Le point de départ
Rebondissements
Il s’agit de dire et puis d’écrire des textes poétiques, à plusieurs mains, à plusieurs voix ; il s’agit de traduire, et donc oui, de trahir, avec l’objectif pourtant de faire goûter la spécificité et le charme de la poésie mauritanienne aux lecteurs étrangers.
Il s’agit du plaisir de partager les mots, les musiques, les systèmes ; d’échanger nos particularisme et de nous enchanter des retrouvailles entre universaux, d’une action de lecture, faite en commun, conviviale, sujette à débats, à discussions, bien loin de la performance du traducteur solitaire.
Il s’agit de mettre en avant une esthétique de la réception, où le lecteur, qu’il soit spécialiste ou amateur, ait son mot à dire. Et donc de multiplier les points de vue sur le texte, sur l’auteur.
Il s’agit de publier ces textes, en édition bilingue, en proposant parfois deux ou trois traductions différentes, pour conserver la trace du partage et du débat qui a donné lieu à cette traduction: respecter une démarche qui mélange aussi oral et écrit, sans exclure évidemment la confrontation avec d’autres expériences de traducteurs reconnus et chevronnés.
Un travail de lecture et correction de textes d’auteurs francophones a amené Abdelvetah Ould Elemana et Mick Gewinner à échanger beaucoup sur des points précis de morpho-syntaxe et sur certains présupposés culturels. Abdelvetah a eu recours systématiquement à des poèmes pour expliquer les règles de grammaire tout autant que les règles de vie.
Du coup un travail de traduction des poèmes en hassanya vers le français a été entrepris, à deux, puis à trois et plus encore. Le résultat a été proposé à des lecteurs mauritaniens, qui n’ont pas ménagé leurs critiques, et aussi à des revues en France et au Canada, qui ont voulu publier et en ont demandé davantage.
Un projet éditorial a été proposé par Abdelvetah : publier une plaquette dont le titre provisoire serait Le lignage, comportant des poèmes en hassanya et traduits du hassanya de la famille Ould Heddar, des arrière-grand père et grand-oncle à leurs héritiers, poètes vivants d’aujourd’hui.
Un second projet éditorial est en cours, mené conjointement par Abdelvetah Ould Elemana et Manuel Bengoechea depuis octobre 2013 : la poésie de Mohamed Ould Youra, un des très grands auteurs du Trarza.
La Mouvance du texte s’entend aussi d’une autre façon : Manuel Bengoechea, qui a poursuivi les ateliers avec Abdelvetah Ould Elemana depuis 2011, a proposé de mettre en oeuvre la traduction en arabe et en français de poèmes en alpulaar et en soninké, et deux poèmes d’auteurs francophones ont été traduits en arabe. Établir des liens entre les différentes langues parlées/écrites en Mauritanie, faire découvrir les richesses et les similitudes, susciter des vocations poétiques contemporaines, est le nouveau grand succès de ces ateliers. Les résultats ont été lus plusieurs fois en public, au cours de lectures publiques, festivals de poésie, émission de télévision. Ils font l’objet d’un second projet de publication.